Dans son émission hebdomadaire du samedi Alain Finkielkraut recevait le 29 octobre dernier Pierre Rosanvallon, Professeur au Collège de France (Chaire d’Histoire moderne et contemporaine du politique), docteur en sciences de gestion, en histoire et en lettres et sciences humaines et auteur du récent ouvrage « La société des égaux ». Après « la Contre-démocratie » et « la Légitimité démocratique », son dernier livre analyse, toujours avec une mise en perspective historique très érudite, des thèmes tels que la démocratie, les inégalités, la solidarité, l’Etat Providence… Bref, la « question sociale », son univers de prédilection.


Samedi dernier, donc, Alain Finkielkraut annonce ainsi le thème de son émission : « La Révolution française a mis avec éclat l’égalité aux principes du vivre ensemble ». Après avoir cité l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le philosophe-interviewer enchaîne : « nous sommes les héritiers de cette fière déclaration mais savons-nous entretenir cet héritage ? ». Jusque là, tout semble encore « normal », c’est-à-dire peu ou prou en rapport avec le livre de P. Rosanvallon.


Mais voilà qu’après 15 minutes d’émission, Pierre Rosanvallon a le malheur d’expliquer qu’il faut faire une différence entre l’idée d’égalité et celles d’indistinction, d’identité (au sens d’identique), d’homogénéité. On entend nettement qu’au mot identité, prononcé par Rosanvallon, Finkielkraut réagit par un léger « ouais » qu’il n’a pas sans doute su étouffer. On pressent qu’il va intervenir. En effet : il cite d’abord un texte d’un philosophe tocquevillien (transition facile pour enchaîner sur Rosanvallon) et fait ainsi entendre à la suite les termes nation, passé, Renan, immigration… Puis il reprend le débat sur une autoroute qu’il s’est ouverte lui-même au moyen de la citation précédente. « Nous sommes absolument dans le registre de l’identité. Celle-ci est contestée de plus en plus, bouleversée aussi par une immigration de peuplement comme la France et l’Europe n’en avaient jamais connu » assure-t-il.


A environ 20 minutes du début de l’émission, Pierre Rosanvallon tente de rectifier : « attention, attention, une grande partie de ma réflexion sur l’identité fait soigneusement la distinction entre une identité de rejet et une identité démocratique, de construction du monde commun ». A 26 minutes du début de l’émission, Finkielkraut continue sur le même registre, il enfonce le clou en citant le livre « Les territoires perdus de la République » (c’est-à-dire les banlieues). Ce livre « interpelle notre identité » soutient-il.

Ce n’est qu’à 15 minutes de la fin de l’émission que Finkielkraut se remet à parler d’égalité (plus précisément à demander à Pierre Rosanvallon pourquoi il n’a pas fait dans son livre une « critique de l’idéologie égalitaire », mais bon, passons, ça au moins c’était dans le sujet).


J’avais déjà dit dans un billet de 2005 combien ce M. Finkielkraut me paraissait pour le moins obscur dans ses analyses en matière d’identité, de nation, voire de race. Combien il me paraissait également crispé sur ces questions. Dans cette émission de samedi, il aura réussi à voler 30 minutes d’antenne pour imposer les termes d’un débat hors sujet mais qui visiblement lui tient à cœur.


En passant, cela a permis de constater que Pierre Rosanvallon semble avoir retrouvé une ligne politique plus affirmée, plus engagée. Et ça, c’est une bonne nouvelle. Y aurait-il urgence avant mai 2012 ?