Puisqu’il faut considérer, paraît-il, et d’autant plus depuis « l’effondrement » du bloc communiste, que le modèle économique capitaliste est le seul envisageable, ne soyons pas effarouchés, demain, de devoir « passer à la caisse ». Ce serait la moindre des choses, et sans doute aussi un moindre mal.

« Ainsi que le dit plaisamment Peter Sloterdijk : comme la globalisation nous paraissait belle quand nous étions seuls à l’exercer à notre profit... », nous rappelle Bruno Latour, dans une intervention au Collège de France (Le rappel de la modernité - approches anthropologiques, 2003).

Oui, peut-être que le soulèvement des Tunisiens ne fait que commencer et qu’on va peut-être aussi assister à la propagation de ce mouvement à d’autres pays pauvres. Sans doute également verrons-nous venir le développement dans ces pays d’un modèle économique que nous « occidentaux » avons toujours promu mais en prenant bien soin d’en écarter les bénéfices pour un grand nombre de pays. Parce que ce système capitaliste, pour fonctionner, a toujours besoin d’un « sous-traitant » en bas de l’échelle. Prenez les entreprises délocalisées sur le sol tunisien et dont une grande partie exploite une main d’œuvre bon marché. Selon Thierry Pech (Alternatives Économiques n° 299 - février 2011), la révolution a « mis à nu les faiblesses d'un modèle de développement fondé sur des secteurs nécessitant peu de main-d'œuvre qualifiée, comme le tourisme low cost, les activités de sous-traitance dans le textile ou les centres d'appels. » Comme Téléperformance (268 centres dans 50 pays), par exemple, qui a pour prestigieux clients SFR, Orange, La Redoute… et qui se présente comme le « premier employeur privé de Tunis ».

Mais ces « faiblesses d’un modèle de développement » dont parle Alternatives Économiques au sujet de la Tunisie ne sont-elles pas, avant tout, les faiblesses du modèle des « pays développés » ? Consommation, production, accumulation, compétition, exploitation… Au nom et dans le cadre de ce modèle dont nous avons tant vanté et exporté les mérites, que veulent en premier lieu les Tunisiens, les Égyptiens, les Jordaniens, mais aussi les Soudanais ? Et les Roumains, les Bulgares, les Albanais ? Du travail, des revenus, des « bonnes » conditions de vie… Rien que des choses légitimes, en tous cas rien d’illogique. Mais quelles solutions ?


Notre système « global » réussit encore -tant bien que mal- à camoufler les révolutions potentielles contre les énormes inégalités entre les pays dits développés et les « pays les moins avancés ». Souvent avec trois ingrédients : un régime dictatorial sur place, une « aide au développement » par les pays « développés » couplée à une forte « présence » économique, pour ne pas dire une mainmise sur l’économie des pays « aidés » par les pays « développés ». Une fois libérés des dictatures, quelle sera la voie du développement pour ces pays ? Sinon celle que nous avons toujours promue en tous points du globe ? Autant dire que nous devrons alors « lâcher le gâteau » (qui commence d’ailleurs à nous échapper sérieusement…)


A moins qu’on ne s’offusque, lorsque nous sentirons que nous perdons la main, des méthodes brutales et des conséquences dévastatrices de ce modèle de développement qu’on a toujours cru comme le seul valable. Un peu comme la leçon de développement durable qu'on donne aux Chinois, aux Indiens ou aux Brésiliens en leur enjoignant de se développer mais sans faire trop de fumée. Mais il sera trop tard pour s'offusquer. Tout le monde en pâtira. Ironie du sort ? Peut-être pas uniquement. Plus profondément et plus globalement, il y a peut-être chez les « occidentaux », particulièrement en Europe, une prétention à la « modernité ». Mais une modernité centrée sur quelques pays seulement et qui a mis à contribution -doux euphémisme- la majorité des autres pays du globe, particulièrement en Afrique. « Quel fiasco incroyable : soudainement les anciens modernisés qui voulaient moderniser la planète trouvent à la modernisation beaucoup de défauts maintenant qu’elle est, comme ils disent, « singés » par les autres » souligne Bruno Latour.


Peut-être qu’on va payer nos forfaits de téléphone portable moins cher, parce qu’on aura investi dans des plates-formes ailleurs, là où des salariés seront payés encore moins qu’en Tunisie. Ou peut-être qu’on les paiera plus cher car la Tunisie se sera dotée d’un droit du travail plus exigeant… allez savoir.