Sans être philosophe ni homme politique ou encore intellectuel, nous avons tout de même la volonté d’essayer de comprendre - ne serait-ce qu’en tant que lecteur de la presse – les propos du philosophe Alain Finkielkraut dans l’entretien qu’il a accordé au Monde (daté du 27/28 novembre 2005, page 3) intitulé : Alain Finkielkraut : « J’assume ». Avant d’être accusé de déformer les propos du philosophe, nous assumons personnellement et par avance la « technique » du découpage et du collage de réponses ou d’extraits de réponses issues de cet entretien. En effet, il nous semble qu’une fois remis en ordre (cet ordre relève de notre lecture, bien entendu), les mots s’articulent en idées qui nous paraissent ainsi un peu plus « cohérentes ». Se présente donc ainsi ce que nous comprenons de cet entretien.


Trois thèmes principaux disséminés ici et là dans les réponses de M. Finkielkraut semblent guider son propos : la nation, la république et la race. Par ailleurs, tout au long du texte, un vocabulaire de peur - voire de panique - parait en traverser les lignes.


Nation, d’abord : « Ce qui m’inquiète, c’est la désafiliation nationale » déplore M. Finkielkraut en tenant pour démonstration que « Nous devons admettre qu’un certain nombre de gens vivant en France détestent ce pays ». Dès lors, et en visant pêle-mêle juifs et jeunes des cités - ce qui semble bien montrer qu’on est ici pour l’instant sur une rhétorique purement nationaliste, la seule solution, de son point de vue, est le départ hors des frontières de ces personnes qu’il considère comme, en quelque sorte, des « profiteurs » de la nation française : « Si votre présence ici ne relève que de l’utilité, soyez honnêtes avec vous-mêmes : vous avez Israël », ou encore « « Si, pour ces jeunes des cités, la France n’est qu’une carte d’identité, eux aussi ont le droit de partir ». Voilà bien une étrange réponse de la nation, si tant est que celle-ci se reconnaisse dans les propos de M. Finkielkraut ! En effet, la loi du 6 mars 1998 relative à la nationalité a modifié le régime de l’acquisition de la nationalité française. Elle a supprimé "la manifestation de volonté" instaurée par la loi de 1993 et ainsi restauré le principe de l’acquisition de plein droit à la majorité de la nationalité française en faveur des jeunes étrangers nés en France de parents étrangers et vivant sur le sol français.


République, ensuite : « … ceux qui jouent le jeu républicain se font traiter très souvent de bouffons ». Cette constatation visiblement amère pour le philosophe nous démontre - en « creux » - que les valeurs seraient inversées et qu’en fait les incendiaires des banlieues - ceux qui se moquent des bouffons - seraient, eux, des anti-républicains. Pourquoi des anti-républicains ? Parlant des incendies des écoles, M. Finkielkraut se demande « Pourquoi cet acharnement contre les symboles républicains ? ». Sa réponse met l’accent sur la vision réductrice de l’école : « De plus en plus de gens considèrent que l’école est là pour donner du boulot. L’idée que l’enseignement est à lui-même sa propre finalité ne fait presque plus sens. Dès lors, saccager une école qui ne vous garantit rien devient compréhensible ». Si on peut être d’accord sur la visée de plus en plus utilitariste de l’école, il n’en demeure pas moins que saccager une école c’est se venger d’une institution qui ne nous a pas permis de trouver du travail mais c’est aussi et surtout se retourner contre un symbole républicain de plus en plus éloigné de l’illusion « républicaniste ». Peut-être est-on aussi républicain que les « bouffons » lorsqu’on détruit ce symbole finalement porteur de frustrations et d’illusions perdues ? Un rapport de la direction centrale des renseignements généraux et évoqué par le Monde (daté 7 décembre 2005) parle notamment d’"une perte de confiance totale envers la République" à propos des jeunes.


Race, enfin, selon trois angles de vue. La langue semble en être le premier : « Si la langue française ne reconquiert pas ce territoire perdu qu’est le parler des banlieues, alors, oui, la discrimination à l’embauche et au logement s’aggravera. Dire cela est caractérisé aujourd’hui comme du racisme ! ». Non, nous ne croyons pas que cela soit du racisme, en effet. Du moins si l’on prend en compte le fait que le terme de race n’a aucun fondement scientifique. En revanche, il se peut qu’un « racisme social » puisse sourdre dans de tels propos. Il y aurait une langue officielle et dominante, celle - par exemple - des employeurs et des propriétaires immobiliers détenteurs des clés de l’intégration sociale, et une autre, celle des jeunes des banlieues dont on dirait qu’elle correspond à un dialecte non compréhensible et donc non susceptible d’être écouté. L’ethnie semble être le deuxième angle de vue : « Disons les choses clairement : des Français de souche ont aussi participé aux émeutes, mais le gros était constitué de jeunes d’origine africaine et nord-africaine ». Là encore, il semble que, non, il ne soit pas fait allusion au concept erroné de race au sens biologique, quoique... le terme de « souche »… Mais on a toutefois constaté que la notion de race avait pu progressivement passer dans l’histoire à celle de culture ou d’ethnie et que, bien que n’en ayant pas les mêmes fondements, cette notion soulevait cependant les mêmes problèmes de stigmatisation et donc d’exclusion sociale possible. Par ailleurs, et c’est une banalité que de le réaffirmer ici, la notion de « souche » n’a absolument aucun sens à long terme, au vu de l’histoire mouvementée des peuples et des territoires de notre monde. Enfin, troisième point : la civilisation : « Il faut compter aujourd’hui avec une haine de l’Occident dans le monde arabo-musulman qui a des retombées françaises ». On croirait presque voir rejaillir ici le thème du « choc des civilisations »… Par ailleurs, mais nous nous arrêterons là, on peut s’interroger sur les expressions telles « le vide spirituel de nos sociétés » ou l’ « …Occidental confronté à l’ère du vide… » évoquées par M. Finkielkraut et qui seraient une cause des problèmes de l’Occident. Langue, ethnie, civilisation, religion… autant de descripteurs apparaissant pour certains propres à caractériser une « race ».


Par ailleurs, relevons le vocabulaire employé par le philosophe, au fil de ses réponses : « Ce qui m’inquiète… », « … nous sommes perdus. », « …une haine de l’Occident… », « …ils veulent détruire les écoles… », « …stigmatisation incessante de notre pays… », «…des gens qui n’aiment pas la France… », « …ce territoire perdu… », « Il faudrait qu’on m’entende avant de me condamner. »


Oui, M. Finkielkraut, nous aimerions bien vous entendre mais de façon claire. Il nous est impossible de croire qu’un intellectuel tel que vous nous serve du « nation » par-ci, « république » par là, vous qui avez bien des clés pour avoir appris, compris et êtes capable en tant que philosophe de nous expliquer le sens de ces termes dont vous ne pouvez ignorer la portée. Nous ne pouvons croire que nous soient déroulés par vous également des notions telles que celles de « Français de souche », de langue, de croyance, de civilisation… autant de concepts explosifs que vous vous contentez d’énumérer sans aucun recul. Ne nous faites pas croire non plus à la perversité des journalistes qui déformeraient vos propos ou orienteraient vos réponses : votre envergure intellectuelle vous permet largement de les identifier, si tel était le cas. Expliquez-nous, après un temps de réflexion et de mise en ordre, votre perception de ces émeutes des banlieues, dans une tribune libre, par exemple, ou dans un prochain livre. Alors nous nous ferons une idée.


Notre sentiment n’est pas tant que vous apparaissiez -à tort ou à raison-, au travers de vos propos, ouvertement nationaliste, raciste et « républicaniste » que celui que vous donnez l’impression de paniquer face à un anti-nationalisme, un anti-républicanisme et à un anti-racisme que vous supposez comploter ensemble contre la « France », contre votre vision de la France. Le monde bouge, comme il en a toujours été ainsi dans l’histoire. Et, comme toujours, les changements font peur ; il peuvent mener à des attitudes de réaction hostiles qui se cristallisent, comme on l’a constaté souvent dans l’histoire autour de « valeurs-refuges » parfois assez obscures telles que celles de nation, de république ou de race et qui pouvaient mener chacune à des extrémismes éminemment dangereux et criminels pour les sociétés.


Oui, ne vous déplaise, l’intégration n’est pas une « obligation » comme vous le dites mais une volonté de la nation. « Réduire » les émeutes aux « seules questions d’inégalités et de discrimination » n’est pas un « discours convenu », c’est la tâche que se donne la société pour vivre ensemble. Vous avancez que « Si nous n’avions eu affaire qu’à un problème purement social, il serait traité comme tel » : le racisme, l’exclusion, l’intégration sont-ils des thèmes hors du social ? D’ailleurs, comment ce problème a-t-il été traité en premier ? Par l’envoi des Compagnies Républicaines de Sécurité, comme en mai 68 ou par le décret de l’état d’urgence, comme pendant la guerre d’Algérie.


La République est-elle en danger ? Oui, sûrement celle des républicains conservateurs…